06 mai 2013

Travailleurs migrants en Grèce : « Un esclavage connu de tous, les contremaîtres tirent sur les salariés! » (Médiapart)

CELA SE PASSE EN EUROPE:

GRECE: ILS VIENNENT CHERCHER LEURS SALAIRES LES CONTREMAITRES LEUR TIRENT DESSUS

Une trentaine de travailleurs immigrés ont été blessés par des tirs de carabine de leurs contremaîtres, le 17 avril dernier, dans un champ de fraises du Péloponnèse. Quelque 200 jeunes travailleurs agricoles, pour la plupart bangladais, étaient venus réclamer leur dû – six mois de salaires impayés.

En réaction à cette fusillade, des mouvements de boycott des fraises grecques se propagent sur les réseaux sociaux.

18 avril 2013. Dans la tente qui lui sert de domicile, un travailleur migrant blessé la veille.18 avril 2013. Dans la tente qui lui sert de domicile, un travailleur migrant blessé la veille.© Reuters

 

Charalambos Kassimis est enseignant-chercheur en sociologie rurale à l'université d'agronomie d'Athènes. Ses recherches l'ont porté ces quinze dernières années à travailler sur la place des immigrés dans le secteur agricole grec. Il a étudié le cas de plusieurs régions, dont celle de Manolada, une commune du Péloponnèse, au sud de Patras, caractérisée par la production intensive de fraises que l'on retrouve sur les étals européens. Depuis 2008, le sociologue se rend régulièrement dans cette région. Il a par ailleurs coordonné l'édition d'un ouvrage collectif, Immigrés en Grèce, intégration dans les sociétés locales, en particulier dans le secteur agricole, aux éditions Alexandreia. Il n'hésite pas à parler de situation d'« esclavage » connue des autorités mais où règne « la loi du silence ».

Quel est le poids de la main-d’œuvre immigrée dans le secteur agricole grec ? Charalambos Kassimis. Il est très important : environ 1/5e des immigrés en Grèce se sont installés dans les zones rurales. Ils occupent différents types d'emploi, pas seulement agricole. Mais si l'on regarde de plus près qui travaille dans les champs, on atteint alors dans certaines régions et pour certaines cultures particulièrement pénibles des taux de 100 % de main-d’œuvre immigrée ! La récolte des fraises de Manolada ou des raisins de Corinthe, par exemple, est réalisée exclusivement par des immigrés. Même chose pour les cultures sous serre en Crète : tomates, aubergines, poivrons, concombres... En fait, depuis une vingtaine d'années, les immigrés comblent un manque de main-d’œuvre dans le secteur agricole grec : ils lui ont permis d'éviter une crise importante.

Pourquoi ce besoin de main-d’œuvre ? La structure de la société rurale a profondément changé en Grèce depuis les années 1960 : il y a eu à la fois un vieillissement de la population et un exode vers les villes. De plus, les nouvelles générations ont eu tendance à faire de plus en plus d'études et à se détourner des métiers manuels : alors que d'un point de vue économique, cela pouvait être intéressant, le travail de la terre n'attirait plus les enfants d'agriculteurs. De grands vides ont alors commencé à caractériser le secteur agricole grec tandis qu'il s'orientait dans certaines régions vers des cultures intensives avec de gros besoins de main-d’œuvre à certaines périodes de l'année. Lorsque les frontières du pays se sont ouvertes en 1989, les Albanais voisins sont donc apparus comme un deus ex machina, qui non seulement allait répondre à la demande des exploitants agricoles, mais de plus, allait coûter moins cher que la main-d’œuvre grecque. Peu à peu, la division du travail dans les campagnes se modifie, et les exploitants grecs qui travaillaient la terre se consacrent davantage au management et au commerce. De leur côté, au fur et à mesure de leur intégration, les Albanais évoluent vers des métiers plus stables, moins saisonniers, comme le secteur du bâtiment. Beaucoup parviennent à légaliser leur statut ; donc ils coûtent plus cher à leur employeur... Parallèlement arrivent de nouveaux immigrés : ces sept ou huit dernières années, ils sont originaires principalement du Pakistan, de l'Inde et du Bangladesh, même si en nombre absolu, la communauté albanaise reste la plus importante. Depuis l'intégration de la Roumanie et la Bulgarie dans l'Union européenne, en 2007, la présence des Roumains et des Bulgares s'est par ailleurs fortement accrue ; ce sont des gens qui font facilement la navette entre leur pays et la Grèce, pour des emplois saisonniers. Or chaque arrivée de migrants plus récents exerce une pression à la baisse sur les salaires.

Cette importance de la main-d’œuvre étrangère dans le secteur agricole est-elle propre à la Grèce ? Non, on retrouve ce phénomène dans la plupart des cultures intensives, notamment en Espagne et en Italie. Mais là-bas, même s'il y a des irrégularités, comme cela a été révélé dans la région italienne des Pouilles, le contrat reste la règle, et des contrôles sont effectués. Ici, surtout dans le sud du pays, les étrangers travaillent au noir, et le système marche grâce à un gigantesque trafic : les immigrés asiatiques sont recrutés dans leur pays d'origine, ils arrivent seuls, sans famille, sans papiers, sans aucun autre contact avec la Grèce que leur employeur, ils ne parlent pas le grec... Dès lors, quitter l'exploitation qui les emploie est synonyme de grande insécurité : ces hommes n'ont aucune possibilité de trouver du travail ailleurs. Cela peut expliquer pourquoi les victimes des coups de feu à Manolada avaient continué à travailler sans être payés pendant six mois ! Les conditions de vie sont misérables : ceux qui sont payés touchent seulement 15 à 20 euros par jour, et ils vivent le plus souvent sur l'exploitation même, dans des logements de fortune. De plus, les employeurs exercent sur eux une pression constante, soit en recrutant régulièrement de nouveaux migrants, qu'ils peuvent rémunérer moins cher, soit en suspendant le versement du salaire et en les menaçant. Donc même s'ils ne sont pas enchaînés, ces hommes vivent une situation d'esclavage de facto. De son côté, l'inspection du travail grecque n'existe que sur le papier et elle n'a jamais entrepris de contrôle dans ces exploitations. Pourtant, la loi grecque permet d'établir des contrats de travail saisonniers et de promulguer des permis de séjour.

 

Faut-il croire que jusqu'à la fusillade du 17 avril, les autorités ignoraient ce phénomène ?

Charalambos KassimisCharalambos Kassimis

Absolument pas, ce système d'exploitation était connu de tous. Il suffit de se promener dans la région : même sans faire d'enquête approfondie, les conditions de travail sautent aux yeux. Ce n'est pas un hasard si ces cultures de fraises ont crû de manière exponentielle ces dernières années... La province de Manolada a vu ses surfaces d'exploitations de fraises passer de 150 hectares à 1 200 hectares en à peine dix ans ! Les violences non plus, ce n'est pas nouveau : des habitants de Manolada s'en sont déjà pris violemment à des migrants à plusieurs reprises depuis 2008. J'ai moi-même écrit de nombreux articles sur l'exploitation des immigrés dans le secteur agricole, les politiques sont parfaitement au courant de la situation depuis longtemps... mais la loi du silence règne. À titre d’exemple, lors du colloque que nous avons organisé en 2008 sur le sujet et qui a donné lieu à la publication d'un ouvrage collectif, plusieurs ministres et députés étaient présents. Ils n'ont jamais fait remonter le problème au niveau politique. Il y a une immense hypocrisie autour de ce système.

 

Pourquoi ? C'est un système qui arrangeait tout le monde : administration, entreprises, politiques. Car derrière l'exploitation de cette main-d’œuvre, il y a de gros profits économiques. 90 % de la production de fraises de Manolada part à l'exportation ! Dans ces exploitations, le salaire représente 45-50 % du coût de production : l'employeur a tout intérêt à maintenir, voire à baisser le niveau du coût du travail... La croissance économique qui a marqué la Grèce d'avant la crise doit donc beaucoup à cette main-d’œuvre immigrée sous-payée. Légaliser ces gens, cela a un coût : il est plus difficile de payer au noir quelqu'un qui a un permis de séjour... ou de le faire dormir dans des baraques de fortune... S'ajoute à cela un racisme qui a toujours existé, mais aussi, aujourd'hui, un durcissement de la politique gouvernementale : le parti au pouvoir Nouvelle Démocratie (droite) exclut toute légalisation des clandestins – une réforme qui paraît, de fait, plus difficile à imposer aujourd'hui face à la montée du parti néonazi Aube Dorée. Pour traiter la question de l'immigration, le gouvernement préfère construire de nouveaux centres de rétention. Ce n'est évidemment pas cela qui va résoudre les problèmes, car environ la moitié des 1 à 1,2 million d'immigrés que compte la Grèce aujourd'hui sont sans papiers... La part des clandestins a augmenté ces trois dernières années car l'obtention du permis de séjour en Grèce est conditionnée à l'activité : il faut pouvoir justifier sur une année de 200 journées de travail déclaré. Or dans un contexte de récession, le travail se fait plus rare, et le travail déclaré encore plus... Ces dernières années, près de 100 000 immigrés ont ainsi perdu leur permis de séjour – parmi lesquels des Albanais installés en Grèce depuis une vingtaine d'années et dont les enfants sont nés ici...

Mais l'apport des immigrés n'est pas qu'économique... Non, il est aussi social : dans les campagnes, l'installation de familles albanaises a rajeuni la population, a contribué à la non-fermeture de certaines écoles, et a alimenté d'autres secteurs d'activités, comme le bâtiment ou les services ménagers. Beaucoup de femmes originaires d'Europe centrale par exemple s'occupent à la campagne de personnes âgées, comblant ainsi les lacunes d'un État-providence défaillant – et qui l'est de plus en plus au fur et à mesure que les dépenses publiques diminuent... Les immigrés en zone rurale jouent donc un rôle multifonctionnel

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