15 mai 2013

Inde, Bangladesh, Philippines, Skri Lanka, Pakistan, Maroc,... : l'esclavagisme du textile (Médiapart)

Les lanceurs d'alerte de l'esclavage textile

 

08 mai 2013 | Par La rédaction d'infoLibre

Ouvrière d'une usine textile.

Ouvrière d'une usine textile.© Ropa Limpia

Si vous regardez où a été fabriqué le vêtement que vous portez, il est tout à fait probable que vous constatiez qu'il vient d'un atelier textile situé à des milliers de kilomètres de chez vous. Il est très possible aussi que ce vêtement ait été confectionné par des ouvriers soumis à des conditions de travail extrêmement précaires et peu sûres. Il se peut aussi que ces ouvriers soient exploités et qu'ils continuent, même s'ils ont un emploi, à faire face à des situations de pauvreté et de grande vulnérabilité sociale.

Telle est la réalité dans nombre de fabriques auxquelles les entreprises de prêt-à-porter occidentales sous-traitent leur production. Et c'est cette situation que la campagne Ropa Limpia (Linge propre) dénonce depuis 1989, depuis qu'une manifestation aux Pays-Bas contre les conditions de travail « déplorables » des ateliers textiles des Philippines a débouché sur un mouvement en faveur de droits du travail dans le secteur. Cette campagne est aujourd'hui menée dans 14 pays européens.

L'effondrement, le 24 avril 2013, d'un complexe textile à Dacca, capitale du Bangladesh, ayant entraîné la mort d'au moins 800 personnes (bilan qui pourrait encore s'alourdir car de nombreuses personnes ont disparu, probablement sous les décombres), a remis un coup de projecteur sur l'exploitation dont sont victimes de nombreux ouvriers fabriquant des vêtements pour des Occidentaux.

Cependant, Ropa Limpia est loin de se limiter à des campagnes ponctuelles, précise Eva Kreisler, sa coordinatrice en Espagne. Il s'agit d'un réseau international de plus de 300 ONG, syndicats et organisations de consommateurs. Il a dénoncé des cas d'exploitation professionnelle ou de violation des droits syndicaux dans des usines du Bangladesh, du Sri Lanka, d'Inde, du Pakistan et du Maroc. Son objectif est d'obtenir que les conditions de travail des ouvriers du textile soient équivalentes à celles qui ont été établies par l'Organisation internationale du travail (OIT) ainsi que de tenter de minimiser l'impact de la production textile sur l'environnement

«Activisme actionnarial» et autres campagnes

Outre la dénonciation de cas de violation des droits du travail, Ropa Limpia effectue des recherches sur la situation des travailleurs de l'industrie textile, œuvre à la prise de conscience des consommateurs et fait pression sur les entreprises pour qu'elles prennent leurs responsabilités et s'assurent que leurs produits sont fabriqués dans des conditions de travail dignes. Ainsi, lorsque le réseau prend contact avec les entreprises suspectées de porter atteinte aux droits des travailleurs, comme dans le cas de l'effondrement du bâtiment Rana Plaza de Dacca, personne n'est stupéfait. « On ne peut pas les prendre par surprise, c'est sûr. Les entreprises nous connaissent bien », fait remarquer Kreisler.

Garder toute sa crédibilité est un objectif essentiel pour ce mouvement. Raison pour laquelle il effectue tout le travail de vérification nécessaire avant de montrer publiquement du doigt une entreprise. « Nous recueillons des étiquettes, des témoignages d'ouvriers, nous analysons la documentation que l'on peut trouver dans l'atelier ainsi que les bons de commande », explique la coordinatrice en Espagne. « Habituellement, nous prenons contact avec les entreprises avant de rendre les cas publics. Si elles les confirment, nous les encourageons à publier un communiqué et à prendre leurs responsabilités. Si nous avons des preuves, et même si elles nient, nous continuons », précise-t-elle.

Ropa Limpia a par exemple annoncé que des entreprises comme El Corte Inglés (Espagne), Primark (Irlande), Bonmarché (Royaume-Uni) et Loblaw (Canada) se fournissaient dans des ateliers détruits dans l'effondrement du bâtiment de Dacca. Et les quatre ont fini par reconnaître qu'elles produisaient des vêtements dans l'édifice. Le mouvement est en train de recueillir de plus amples informations et il est possible que d'autres marques apparaissent dans les prochains jours.

En Espagne, la campagne Ropa Limpia est soutenue par la Setem, une fédération de dix organisations de solidarité internationale créée en 1968 et qui, à l'origine, était liée à un groupe militant de l'Ordre des frères des écoles pies, même si elle est aujourd'hui « aconfessionnelle » et « apolitique », explique Ana Carrascón, sa responsable pour les réseaux sociaux et la communication en ligne. Cette ONG est née de la volonté de « transformer la réalité au niveau local » par le biais du commerce juste et de la consommation responsable. Il ne s'agit pas d'une organisation humanitaire au sens strict dans la mesure où elle n'a pas de coopérants sur le terrain. Parmi ses activités, on notera son engagement pour un secteur financier plus éthique et ses campagnes pour dénoncer les affaires du secteur bancaire avec les entreprises de l'armement espagnoles.

Parmi d'autres, et en plus de celle de Ropa Limpia, une campagne se démarque, définie comme de « l'activisme actionarial » : une stratégie qui leur permet de s'infiltrer dans les conseils d'administration d'entreprises financières par la cession d'actions. Les derniers conseils auxquels ils ontassisté sont ceux de BBVA, de la banque Santander et de CaixaBank. « Nous n'avons pas les titres, ce sont des actions que des particuliers délèguent à des membres de l'ONG pour s'opposer à des choses précises, comme les investissements dans le secteur de l'armement », fait remarquer Ana Carrascón. « Ce sont de petites choses mais, même si cela peut sembler étrange, il y a beaucoup de personnes prêtes à s'y associer », conclut-elle.

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Textile au Bangladesh : l'accord divise Européens et Américains

 

 

Gap et d'autres grandes marques américaines ont refusé lundi 13 mai d'approuver un accord sur les conditions de sécurité dans les usines textiles du Bangladesh validé par les deux leaders mondiaux du prêt-à-porter, le suédois H&M et l'espagnol Inditex.

Cet accord, soutenu par l'Organisation internationale du travail, des syndicats et d'autres groupes d'influence, était en négociation depuis le 24 avril, date de l'effondrement d'un immeuble abritant des ateliers de sous-traitance travaillant pour des grandes marques occidentales, qui a coûté la vie à 1 127 personnes. Le Bangladesh est le deuxième plus grand atelier textile du monde, après la Chine.

Le syndicat IndustriALL, qui a conduit les négociations, a salué l'engagement de H&M et a souhaité que d'autres marques suivent son exemple avant une date-butoir fixée au 15 mai. Le groupe espagnol Inditex, propriétaire de l'enseigne Zara, a fait savoir qu'il soutenait cet accord. « L'accord n'est pas publié mais, comme vous le savez, nous avons joué une part très active dans son développement », a précisé un porte-parole.

Un porte-parole d'IndustriALL a déclaré que l'américain PVH, qui possède Calvin Klein, et l'allemand Tchibo, déjà signataire d'un programme existant au Bangladesh, avaient exprimé leur soutien à l'accord.

Gap, partie prenante des négociations, a dit être prêt à valider l'accord « aujourd'hui » mais réclame au préalable un changement dans la clause relative aux règlements des contentieux devant la justice. « Grâce à ce simple changement, cet accord mondial historique pourra avancer avec l'ensemble des distributeurs, pas seulement ceux qui sont basés en Europe », a déclaré Eva Sage-Gavin, une cadre de Gap. L'Europe représente environ 60 % des exportations textiles du Bangladesh.

Wal-Mart, qui participait également aux négociations, n'a pas communiqué sur l'accord. Le premier groupe mondial de distribution a en revanche exhorté les autorités bangladaises à faire cesser la production dans une usine qu'il juge dangereuse, Stitch Tone Apparels à Chittagong, et à inspecter un autre site à Dacca, la capitale.

Le gouvernement bangladais a adopté lundi un amendement au code du travail permettant au Parlement d'autoriser la constitution de syndicats dans les usines de confection sans autorisation préalable des employeurs. Cette disposition est réclamée de longue date par les organisations internationales du travail et les associations de défense des droits de l'homme. L'amendement a été adopté au lendemain de la décision du gouvernement de créer une commission chargée d'évaluer les augmentations de salaires pour les ouvriers de la confection. Le salaire minimal mensuel est de 38 dollars, après une augmentation de 80 % en 2010, acceptée au terme de plusieurs mois de violentes manifestations.

 

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CATASTROPHE INDUSTRIELLE

 

Au Bangladesh, une ouvrière du textile meurt tous les deux jours

 

PAR NOLWENN WEILER (15 MAI 2013)

 

Plus de 1 700 morts en huit ans. Tel est le lourd tribut payé par les ouvrières du textile au Bangladesh pour fournir à bas coûts des tee-shirts ou des chemises aux grandes marques occidentales. Avec un millier de morts, la catastrophe du Rana Plaza a enfin attiré l’attention de l’opinion. Et obligé les grandes enseignes à réagir en signant un accord qui devrait faire date. De leur côté, les grandes marques françaises, comme Carrefour, qui continuent de s’abriter derrière leurs codes de bonne conduite, peinent à s’engager véritablement.

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Des vêtements destinés à une marque du groupe Carrefour étaient bien fabriqués dans les ateliers du Rana Plaza, l’immeuble qui s’est effondré le 24 avril dernier au Bangladesh, ensevelissant 1 127 personnes, non loin de Dacca, la capitale du pays. « Après plus de trois semaines de recherches, nos équipes sur place ont confirmé le fait que les 3 000 ouvriers présents lors de la catastrophe travaillaient notamment pour Tex, la marque textile de Carrefour », précise Dorothée Kellou, de Peuples solidaires et du Collectif Éthique sur l’étiquette. Mais le géant français de la grande distribution nie avoir recours aux usines qu’hébergeait l’immeuble qui s’est écroulé. Se contentant d’un bref communiqué qui explique que la marque « n’avait pas de relations commerciales avec les fournisseurs du Rana Plaza ». Carrefour a cependant indiqué au dernier moment, dans la soirée du 14 mai, que le groupe rejoignait finalement les signataires de « l’accord de prévention des incendies et de sécurité des bâtiments au Bangladesh », que plusieurs poids lourds de l’habillement, tels Zara, H&M et C&A, ont signé le 13 mai.

En négociation depuis 2008, l’accord prévoit de renforcer le contrôle des sous-traitants au Bangladesh, auxquels les grandes marques européennes font allègrement appel. Inspections indépendantes des bâtiments, formation des travailleurs à leurs droits par les syndicats, publication des rapports d’enquêtes et des rénovations obligatoires des bâtiments... Cet accord va beaucoup plus loin qu’un simple audit. « Il est unique en ce qu’il est soutenu par l’ensemble des représentants des travailleurs du secteur au Bangladesh et internationalement », défendent Peuples Solidaires et le Collectif Éthique sur l’étiquette, relais en France de cette campagne internationale. C’est en Allemagne que se sont déroulées les dernières négociations entre les entreprises de prêt-à-porter et plusieurs organisations de défense des droits des travailleurs dans le monde. Parmi elles : l’IndustriALL Global Union, une fédération de 50 millions de travailleurs de 140 pays, mais aussi le Clean Clothes Campaign (représenté en France par le Collectif Éthique sur l’étiquette) ou encore Avaaz, une ONG internationale de cyber-militantisme.

Les marques françaises ne s’engagent pas

L’ampleur de la catastrophe du 24 avril, et les pressions de la société civile – un million de personnes ont signé la pétition demandant aux marques de signer cet accord – ont permis aux ONG et syndicats de faire céder les entreprises. « La décision des groupes PVH (qui possède les marques Calvin Klein et Tommy Hilfiger) et Tchibo, qui ont signé l’accord dès la fin 2012, a été essentielle dans cette avancée », souligne Peuples solidaires. Le sujet ne semble malheureusement pas prioritaire pour les marques françaises, alors que sur les étiquettes retrouvées dans les monceaux de béton du Rana Plaza, à côté des cadavres, figurent des noms tels que CamaÏeu, Auchan/In Extenso ou encore Tex, la marque textile de Carrefour. Seul le groupe Carrefour ayant finalement indiqué qu’il parapherait l’accord.

Le leader français de la grande distribution s’est longtemps défilé, s’abritant derrière sa charte éthique et les audits dont elle est la seule à connaître le contenu. En 2005, Carrefour avait refusé de participer au fonds commun d’indemnisation des victimes d’un effondrement d’usine, qui avait fait 64 morts et 80 blessés au Bangladesh. Arguant qu’il avait mis des soutiens en place de son côté. Sans aucun contrôle des ONG locales. Idem en novembre 2012, lors de l’incendie de l’usine Tazreen. « Carrefour travaille bien avec le groupe Tuba qui possède l’usine Tazreen. Mais aucun de nos articles n’est confectionné dans cette usine », avait tenu à préciser le service de communication de l’entreprise après la publication d’un article de Basta !. Cette fois, la com’ est aux abonnés absents...

1 700 morts en huit ans

Tout le monde ne se défausse pas. Le britannique Primark a ainsi admis avoir des liens avec des intermédiaires qui possédaient des ateliers dans le Rana Plaza. L’entreprise a aussi promis d’indemniser les familles des victimes. La marque britannique Bon Marché, les espagnoles El Corte Ingles ou Mango et la nord-américaine Joe Fresh ont confirmé leurs relations avec les ateliers meurtriers. Sans se prononcer pour le moment sur d’éventuelles indemnisations.« Indemniser, c’est bien. Prévenir les catastrophes, c’est encore mieux », souligne Dorothée Kellou. C’est pourquoi l’accord signé ce 13 mai, « est un pas crucial vers la sécurisation des usines d’habillement au Bangladesh ».

Il était grand temps que les choses avancent. Le Bangladesh est en effet souvent endeuillé à cause de l’industrie du textile. Le 8 mai dernier, alors même que le macabre décompte du Rana Plaza n’est pas clos, un incendie entraîne la mort de huit personnes dans un autre immeuble de Dacca, asphyxiées par la fumée toxique de vêtements en acrylique. Présenté comme « la pire catastrophe industrielle » du pays, l’accident – prévisible – du 24 avril est à inscrire sur une longue liste de drames. « Depuis 2005, plus de 1700 personnes sont mortes en fabriquant des vêtements au Bangladesh », rappelle Dorothée Kellou. Soit une tous les deux jours. Avec à chaque fois, dans les décombres, des étiquettes de marques occidentales, qui rechignent trop souvent à reconnaître leur part de responsabilité.

La main d’œuvre la moins chère du monde

La série noire commence en 2005, avec l’effondrement d’une usine qui tue 64 personnes, et en blesse 80 autres. Un an plus tard, une suite d’incendies tuent 85 personnes et en blessent 207 autres. En 2010, une trentaine de personnes meurent asphyxiées et brûlées dans deux graves incendies. En cause : des installations électriques défectueuses, des sorties de secours bloquées ou inaccessibles et l’absence d’alarmes incendie. Autre facteur d’accident : l’inadaptation des bâtiments dans lesquels sont installés les ateliers de confection. Le Rana Plaza comptait ainsi trois étages de plus que prévu. Les fondations n’étaient donc pas appropriées. L’édifice était de plus conçu pour héberger des bureaux et un centre commercial. Pas des milliers de machines à coudre alimentées par d’énormes, et très lourds, générateurs installés sur les toits.

Deuxième exportateur mondial de produits textiles, juste derrière la Chine, le Bangladesh propose l’une des mains d’œuvre les moins chères du monde. 30 euros par mois contre 150 ou 200 en Chine. Une optimisation sociale alléchante pour les grandes marques, qui peuvent ainsi baisser leur prix sur le marché occidental, tout en empochant de substantiels bénéfices. Ceux de l’espagnol Mango sont passés de un à deux milliards d’euros entre 2004 et 2012. Carrefour a triplé son bénéfice net en 2012, pour atteindre 1,23 milliard d’euros. Et chez Primark, le groupe d’habillement le moins cher outre-Manche, les profits ont été multiplié par cinq en dix ans. Un grand merci aux ouvrières bangladaises... et aux autorités du pays.

Car c’est dans les années 70 que le secteur du textile commence à s’implanter au Bangladesh. Avec la mise en place de zones franches, dans lesquelles les entreprises bénéficient de conditions fiscales très avantageuses. Le boom de l’habillement, dans les années 90, signe l’envolée de l’industrie locale, qui représente aujourd’hui 15% du PIB du pays, et 80% de ses exportations.

10 à 12 heures de travail par jour, sept jours sur sept

Une aubaine, pour ce tout petit pays, dont la densité de population est l’une des plus élevées de la planète, dépourvu de richesses naturelles, et avec une agriculture qui peine à nourrir ses habitants. 40% des ouvriers du pays travaillent aujourd’hui dans le secteur, soit près de trois millions de personnes, des femmes pour la plupart. Qui taillent, piquent, cousent et transportent les marchandises à longueur de journées. Officiellement 48 heures hebdomadaires, avec un jour de congé. Plus souvent 10 ou 12 heures par jour, et sept jours sur sept. Avec de nombreuses heures supplémentaires non payées et des obligations de verser des bakchichs aux superviseurs. « Le quotidien est vraiment très pénible, insiste Dorothée Kellou. Les gens sont payés moins que rien, ils sont debout toute la journée, et vont au travail la peur au ventre. » Aux incendies et risques d’effondrement, il faut ajouter, pour les femmes, des risques importants de violences sexuelles. L’autre visage de la mondialisation.

La situation est tellement épouvantable que plusieurs révoltes, souvent violentes, ont éclaté. Au printemps 2006, des dizaines de milliers d’ouvriers se mobilisent dans un très vaste mouvement de grève, qui touche la quasi-totalité des 4 000 usines. L’association des fabricants et des exportateurs de vêtements du Bangladesh (BGMEA) fait appel aux forces de police qui procèdent à une féroce répression. Trois ouvriers sont tués, des centaines d’autres sont blessés par balles, et emprisonnés. En 2010, une nouvelle vague de protestation agite le pays. Près de 1 000 personnes sont blessées parmi les travailleurs, suite à des actions policières. Une cinquantaines de personnes sont arrêtées. De nouvelles grèves et protestations viennent d’éclater.

50 marques seraient impliquées

Le respect de la liberté syndicale, inexistante au Bangladesh, fait partie des revendications des ONG et syndicats réunis au sein de la Clean Clothes Compaign. « Si les salariés avaient un droit de retrait, la catastrophe du Rana Plaza n’aurait sans doute pas eu lieu », remarquait Christophe Aguiton, membre du conseil scientifique d’Attac, dans l’émission C dans l’air, consacrée au drame bangladais. La veille du drame, des salariés ont signalé des fissures sur l’édifice. Mais on leur a intimé l’ordre de reprendre le travail. Les clients n’attendent pas.

Qui sont ces clients ? « 50 marques seraient impliquées, répond Dorothée Kellou. Mais il est très difficile de savoir qui se fournissait dans ces usines. » Sur place, les associations locales procèdent à un travail de fourmis. Outre les étiquettes retrouvées dans les décombres, il y a les documents douaniers. Mais ils ne sont pas forcément à jour. Et il n’est pas évident de se les procurer. Quant aux grandes marques dont on sait qu’elles s’approvisionnent au Bangladesh, elles ne sont pas forcément coopératives... Gardant secrètes, par exemple, leurs listes de fournisseurs.

« Cela nous trouble un peu de savoir que des étiquettes Tex (Carrefour, ndlr) aient pu être retrouvées sur place », confie Elin Wrzoncki, de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). Car depuis 16 ans, la FIDH a mis en place un partenariat avec le leader de la grande distribution [1], Carrefour s’engageant à contrôler l’ensemble de sa chaîne de sous-traitance. Au Rana Plaza, cela ne semble pas être le cas. Or, « ce point fait partie des termes de notre partenariat avec Carrefour », poursuit Elin Wrzoncki . « S’il y a un contrôle des fournisseurs de rang 1, mais s’il n’y a pas de contrôles des autres rangs, c’est très ennuyeux. »

Responsables mais pas coupables

Qui est responsable du millier de morts piégés dans ces ateliers non conformes ? Et des centaines de blessés, dont certains vont rester handicapés à vie ? Sur place, une douzaine de personnes ont été arrêtées. Dont le propriétaire de l’immeuble et quatre propriétaires d’ateliers. Le niveau de corruption du pays est tel qu’il est fort possible que des fonctionnaires, voire des élus, soient impliqués dans le drame [2]. Seront-ils inquiétés ? Les suites de l’enquête le diront. Les Bangladais interpellés sont pour le moment les seules personnes à pouvoir faire l’objet de poursuites pénales, de la part des familles de victimes notamment.

Quid des donneurs d’ordre ? Benetton, Carrefour et consorts ? « Ils ne pourront pas être poursuivis pénalement pour ce millier de morts, n’étant pas responsables des agissements de leurs filiales et sous-traitants », déplore Sophia Lakhdar, directrice de l’association Sherpa, qui défend les populations victimes de crimes économiques. De nombreuses associations et syndicats réclament la fin de cette irresponsabilité juridique des maisons mères, qui rime avec impunité. Quelques brèches ont été ouvertes. Notamment suite à la catastrophe de l’Erika, dont l’entreprise Total a été reconnue responsable. Mais les dommages, à savoir la pollution des eaux et de la côte, se situaient sur le territoire français. Comment faire quand les atteintes aux droits sociaux ou environnementaux se déroulent à l’autre bout du monde ?

Hypocrisie des grandes marques

L’association Sherpa espère que la plainte déposée en février dernier contre Samsung pour « pratique commerciale trompeuse » fera avancer la jurisprudence. Le géant coréen est accusé par plusieurs associations et syndicats de mentir à ses clients en invoquant des engagements éthiques à des fins purement marketing. Une pratique baptisée « fair washing », qui repose sur le système très contesté des audits sociaux. Des audits commandités par le donneur d’ordre lui-même, rarement réalisés par surprise dans les ateliers, quand ils ne sont pas à leur tour sous-traités.

Leur contenu demeure, le plus souvent, confidentiel. Ni les travailleurs, ni l’administration, encore moins les syndicats n’ont accès à ces documents, qui permettent pourtant aux multinationales de communiquer sur leurs « performances » en terme de respect des droits sociaux et environnementaux. A l’image de Carrefour, qui se réfère régulièrement au « Global Social Compliance Programme » (Programme de conformité social), qui réunit les géants du secteur, d’Adidas à Wal-Mart, en passant par Auchan, Carrefour, Ikea ou Unilever, et censé identifier et standardiser les « meilleures pratiques ». De quoi ensuite inspirer de belles chartes éthiques et autres codes de bonne conduite, totalement déconnectés des réalités du terrain.

Le Rana Plaza avait été audité

Triste preuve du caractère dérisoire de ces audits : au Rana Plaza, deux usines avaient été auditées par la Business Social Compliance Initiative (BSCI), qui mène des audits sociaux pour le compte de plus de 1 000 entreprises. Les auditeurs s’étaient attardés sur les conditions de travail plus que sur la qualité du bâti. Interrogé par Basta !, l’espagnol Mango précise que même en cas d’audit, « il n’aurait pu détecter le caractère instable du Rana Plaza. Ne disposant pas des documents lui permettant de savoir que trois étages supplémentaires avaient été ajoutés ». De son côté, le britannique Primark, dont des étiquettes ont été retrouvées dans les décombres, était signataire del’Ethical Trading Initiative, qui regroupe des entreprises, des syndicats et des associations.

« Quand il y a un risque juridique, les acteurs changent plus facilement de comportement », estime Elin Wrzoncki. Selon elle, cela pourrait passer « par un renforcement du devoir de vigilance des multinationales sur les droits humains et l’environnement ». Pour le moment, ce devoir de vigilance n’est pas contraignant. Il a simplement été décrété par l’ONU. « On pourrait imaginer que les États membres transcrivent ces principes en obligations dans leur droit national », propose Sophia Lakhdar.

Pour Elin Wrzoncki, les grandes marques doivent aussi s’unir pour faire pression sur le gouvernement bangladais. « Si elles ont les mêmes exigences, et qu’elles conditionnent leur installation dans le pays au respect des droits des travailleurs, il y a de grandes chances pour que les dirigeants les écoutent. » Au risque de réduire leur marge, alors qu’au cœur même de l’Union européenne, la « santé et sécurité au travail » est considérée comme « un fardeau » ?

La tragédie du Rana Plaza servira-t-elle d’électrochoc ? Le gouvernement du Bangladesh a déposé un texte de loi qui autoriserait la création de syndicats au sein des ateliers de confection. Il a aussi annoncé la mise en place d’une commission qui prévoit d’augmenter le salaire minimum des ouvriers du textile. Les principaux concernés restent très mobilisés. Des centaines d’usines ont dû être fermées ce 14 mai, pour une durée indéterminée, en raison de « l’agitation de la main d’œuvre ». Bien décidée à ne plus mourir écrasée, brûlée vive ou asphyxiée pour les profits de grandes enseignes occidentales.

Nolwenn Weiler (@NolwennWeiler sur twitter)

- Mise à jour : 15 mai, 9h39, suite à l’information que Carrefour allait probablement signer l’accord qui prévoit de renforcer le contrôle des sous-traitants au Bangladesh

 

 

Commentaires sur Inde, Bangladesh, Philippines, Skri Lanka, Pakistan, Maroc,... : l'esclavagisme du textile (Médiapart)

    auchan ,carrefour etc: complicités d'esclavagisme, et puis comportement de lâches!!!!!!!!!

    Posté par luca, 24 avril 2014 à 13:32 | | Répondre
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