Hollande et Valls, l'alternance sans le dire par Lénaïg Bredoux Médiapart

 

Hollande et Valls, l’alternance sans le dire

 |  PAR LÉNAÏG BREDOUX   Médiapart

Les cent premiers jours de Manuel Valls à Matignon révèlent de plus en plus clairement ce que François Hollande n’a pas voulu dire jusque-là : il a opté pour une alternance. Sans nouveau scrutin, sans nouvelle majorité, mais avec une autre assise idéologique.

Manuel Valls est premier ministre depuis cent jours. Le choix, annoncé dans la précipitation après la débâcle des municipales, avait laissé une partie de la gauche dubitative. Mais François Hollande a opté, sans le dire, pour une sorte d’alternance au beau milieu de son mandat. Sans nouveau scrutin, sans nouvelle majorité mais avec une autre assise idéologique que sa campagne de 2012.

Les derniers soubresauts autour de la conférence sociale en sont une preuve de plus. Il y a deux ans à peine, le premier rassemblement des syndicats de salariés et patronaux du quinquennat avait valeur de symbole, celui de la rupture avec Nicolas Sarkozy qui vilipendait les « corps intermédiaires », celui du retour du « dialogue social » promu par le chef de l’État, et celui de l’aspiration à un modèle « social-démocrate » que défendait depuis des années son premier ministre d’alors Jean-Marc Ayrault.

Deux ans plus tard, il n’en reste plus rien – ou presque. Le « dialogue social » a disparu des derniers discours de Manuel Valls et il a été concrètement mis à mal par l’annonce,dans la presse et sans prévenir les syndicats, que le compte pénibilité serait partiellement reporté d’un an. La mesure, qui permet aux salariés effectuant des tâches pénibles de partir plus vite à la retraite, avait elle aussi valeur de symbole : elle devait incarner le « compromis social-démocrate historique » qu’espéraient François Hollande et Jean-Marc Ayrault en octroyant aux salariés un droit supplémentaire en échange d’un allongement de la durée de cotisations.

François Hollande à son arrivée lundi à la conférence socialeFrançois Hollande à son arrivée lundi à la conférence sociale© présidence de la République

Résultat, FO et la CGT, présentes lundi pour écouter François Hollande, ont décidé de boycotter la deuxième journée de la conférence sociale – et le discours de Manuel Valls. Du jamais-vu du temps des « sommets sociaux » de Nicolas Sarkozy ! Même la CFDT et l’Unsa, signataires de tous les grands accords du début du quinquennat (réforme des retraites, réforme du marché du travail Ani, pacte de responsabilité) ont montré des signes d’irritation.

Jean Grosset, numéro deux de l’Unsa et proche depuis de longues années de François Hollande, est sorti de son habituelle réserve (lire notre article précédent) : « Ce qui s’est passé aujourd’hui est inacceptable. » Une déclaration qui rappelle également l’agacement récent de plusieurs amis fidèles du président de la République, comme l’avocat Jean-Pierre Mignard, qui a protesté contre le choix de Jacques Toubon au poste de défenseur des droits, ou le directeur du théâtre du Rond-Point Jean-Michel Ribes, solidaire des intermittents.

Mais François Hollande n’a cure du désarroi manifeste d’une frange substantielle de ses électeurs et de sa majorité. Depuis sa conférence de presse du 14 janvier 2014 et l’annonce du « pacte de responsabilité », il a rompu avec sa campagne présidentielle – modérée sur le fond, elle avait malgré tout donné des gages à la gauche. À l’époque, même Jean-Marc Ayrault avait avoué en privé ne plus partager l’orientation jugée trop libérale de l’Élysée.

Le choix de Manuel Valls quelques mois plus tard, après la débâcle électorale des municipales, a confirmé que, sans rien changer aux institutions et sans convoquer de nouvelles élections, François Hollande a opéré une sorte d’alternance. Il ne recule plus par rapport à ses engagements ou son discours du Bourget ; il est ailleurs. Le gouvernement ne voit plus la finance comme un« adversaire » ; il salue la « bonne finance »selon l'expression du ministre des finances Michel Sapin« On va même finir par regretter Jean-Marc Ayrault ! », sourit la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann, qui souligne le passage sémantique de l’exécutifdu « changement » au « mouvement ».

Dans son discours tenu dimanche en Camargue, Manuel Valls parle ainsi d’une« nouvelle séquence du quinquennat » depuis sa nomination : « Le président de la République a voulu marquer une nouvelle étape (…). Oui, il a voulu changer les choses ! Sinon pourquoi avoir changé de premier ministre ! Et moi, je crois que le président de la République sait bien qui je suis. »

Les derniers discours du premier ministre, cohérents avec ses positions passées, sont logiquement révélateurs de cette mutation de l’exécutif. Il ne s’agit plus d’idéologie ou de choix politiques mais d’un jargon libéral classique, celui du « pragmatisme » et du« mouvement ». Il s’agit « d’avancer », de « débloquer », de « libérer » autour de deux piliers, le « réformisme assumé » et « la République intransigeante »« La politique de l’offre, ce n’est pas un choix idéologique, c’est un choix stratégique guidé par la transformation des règles du jeu mondial », a par exemple expliqué le premier ministre devant le conseil national du PS, lors duquel il a également juré que la gauche « peut mourir ».

Depuis, Valls est encore monté d’un cran en proposant une « gauche qui marche ».« Mon obsession, c’est le mouvement, la réforme »disait-il récemment aux Échos. C’était aussi le cœur de son discours de dimanche devant une centaine de ses partisans socialistes, dans une propriété de Camargue qui abrite le siège de la direction commerciale du groupe de traitement des déchets de Louis Nicollin. Le président du club de football de Montpellier est pourtant un homme de droite revendiqué, électeur de Sarkozy en 2007 et 2012, sauf quand il s’agissait de soutenir Georges Frêche à Montpellier.

Dans la version écrite, on compte 11 fois le mot « mouvement », 5 fois l’adjectif« tétanisée » et 14 fois les occurrences de « marche », « marcher » ou « marcheurs », et de« bloquée », « blocage » ou « débloquer ». Valls promet « d’aller de l’avant », de« réinventer »« d’agir », avant d’oser conclure sur le parallèle entre sa « gauche qui marche » et la Marseillaise. « Mes chers amis, enfants de la patrie, marchons, marchons, réformons, et ensemble redressons notre pays ! »

L’exécutif est convaincu que sa politique est la seule qu’une gauche raisonnable peut mener. Qu’il faut absolument redonner de l’air aux entreprises françaises en restaurant leurs marges pour éviter l’effondrement plus brutal encore de l’économie. Que le « coût du travail », longtemps tabou au PS, est devenu un problème. Et que la gauche traditionnelle incarne des « conservatismes » mortifères pour un pays qui peine à s’affirmer dans la concurrence mondialisée. Pourquoi pas. Ces discours sont loin d’être originaux ; cela fait au moins trente ans qu’ils dominent le débat public.

Simplement, à défaut d’avoir rejoué sa campagne présidentielle et construit une nouvelle majorité, par exemple avec les centristes, François Hollande risque de traîner comme un boulet le refrain entêtant de la trahison. Accompagné des  grincements de certains de ses ministres, d’une partie de ses députés et de son parti, jusqu’à donner l’impression d’avoir consciencieusement détruit toute la base sociale qui a bâti sa victoire il y a deux ans.

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