09 mai 2013

L'eurodéputé Philippe Lamberts: «Les banques doivent être plus petites et moins profitables» (Médiapart)

L'eurodéputé Philippe Lamberts: «Les banques doivent être plus petites et moins profitables»

 

Le vote s'est déroulé mi-avril, au parlement européen à Strasbourg. Une très large majorité d'eurodéputés (608 sur 754) s'est prononcée en faveur d'une batterie de mesures visant à mieux encadrer les activités bancaires. Elément le plus spectaculaire de cette directive, censée tirer les leçons de la crise : le plafonnement des bonus.

À partir de janvier prochain, la rémunération variable des banquiers ne pourra plus dépasser le montant de leur salaire de base. Ou le double de ce salaire de base, si les actionnaires de la banque donnent leur accord express. Un plafonnement modeste peut-être, mais qui ne figurait pas dans la proposition de directive rédigée par la commission européenne et les services de Michel Barnier, en juillet 2011. Il a été imposé par les parlementaires, au grand dam des milieux d'affaires.

À la manœuvre sur ce point sensible, un eurodéputé belge, Philippe Lamberts. Dans un entretien à Mediapart, cet élu “écolo”, qui effectue son premier mandat européen, revient sur l'élaboration de ce texte et décrit l'influence des lobbies à Bruxelles. Il regrette aussi la réforme bancaire avortée en France. Ce qui ne l'empêche pas de défendre, malgré tout, la participation des écologistes français au gouvernement.

 

Certains vous décrivent comme « l’homme le plus détesté de la City ». Est-ce un titre de gloire ? Tout dépend de quelle City on parle. Récemment, à Londres, j’ai entendu un trader dire : « Si vous payez les gens des cacahuètes, ne vous étonnez pas que vous ayez des singes à l’arrivée. » Ça peut faire sourire, mais en fait pour ces gens-là, ceux qui sont payés des “cacahuètes”, c’est-à-dire une infirmière, un agent de service public, un ingénieur…, ne sont pas des êtres humains. Si je suis détesté de la part de gens qui se considèrent de la race des seigneurs, c’est que je suis sur la bonne voie. Et je compte bien continuer.
Vous allez très loin… Oui, mais je crois qu’ils le méritent. Ces gens-là croient vraiment qu’ils sont issus d’une autre race. Josef Ackermann, président de la Deutsche Bank jusqu’en mai 2012, considère vraiment que vous ne faites pas partie de la même humanité que lui. Ces gens, comme Lloyd Blankfein, patron de Goldman Sachs, pensent que parce qu’ils sont payés 10, 20 ou 50 millions de dollars par an, ils font le travail de Dieu.
Le parlement européen leur a rappelé, mi-avril, qu'il avait le pouvoir de leur imposer des limites. Ils s’imaginent qu’il suffit de murmurer à l’oreille de leurs ministres des Finances qu’il n’est pas bon de limiter les bonus pour que, par enchantement, ça ne se fasse pas. Mais nous avons été capables de construire une tenaille. Le premier bras de la tenaille, c’est une volonté politique forte, et le second, une opinion publique qui, sans forcément manifester, est bien remontée. Avec ça, on peut casser les noix les plus dures, y compris celles qui sont constituées de cette coalition malsaine entre la haute banque et les ministères des finances.
Les ministres des finances savaient très bien que s’ils s’opposaient au parlement européen, cela les obligerait à déclarer à leur opinion publique qu’ils bloquaient le plus gros paquet de réformes en matière bancaire depuis la crise financière, parce qu’il n’y avait pas assez de bonus pour les banquiers ou qu’il y avait trop de transparence. Allez expliquer ça à vos électeurs.
Vous avez néanmoins fait de sacrées concessions. Vous prôniez une limitation des bonus à 50 % des salaires, et finalement, ils pourront aller jusqu’à 200 %. Est-ce un échec ? J’ai travaillé quinze ans dans le privé. Une année de ma vie, mes bonus ont égalé mon salaire, et c’était Byzance. Qu’on ne vienne pas me dire qu’il est impossible de motiver les troupes avec une latitude pareille. Nous avions donc proposé au départ une limite à 50 %. Mais il faut se souvenir qu’au tout début du débat, j’étais le seul à mettre le doigt sur la question des rémunérations. Le rapporteur du texte m'avait même appelé à la « retenue », estimant que je m'exprimais « de manière un peu populiste ». Puis les esprits ont évolué. Et quand nous avons voté au sein de la commission des affaires économiques et monétaires, le sujet a fait l’unanimité.
On a tout de même l’impression qu’à Bruxelles, la règle du compromis finit toujours par affaiblir les décisions… Il faut bien partir de quelque part, et nous vivons encore en démocratie. Les Verts ne représentent pas 51 % de l’électorat. Avec un groupe qui représente 7 % de l’électorat européen, nous avons boxé au-dessus de notre poids. Nous avons tapé là où ça fait mal, mais ce n’est qu’une étape. Il faudra maintenant s’occuper, par exemple, de l’écart entre rémunérations moyennes et maximums.

« Si François Hollande traite ses ennemis comme ça, je veux bien en être un. »

Durant les mois où la directive était discutée au parlement, combien avez-vous vu de lobbyistes ? En gros, j’en ai vu deux ou trois fois par semaine. Je ne vais pas dire que lorsque vous en avez vu un, vous les avez tous vus, mais il y a quand même un peu de ça. Par exemple, quand Société générale ou BNP Paribas vient dans votre bureau pour vous expliquer qu’il ne faut pas trop restreindre les règles de liquidités parce que ça aura des conséquences sur l’économie réelle, c’est un bullshit sans nom, c’est n’importe quoi !
Il y a quand même des types qui ont eu le prix Nobel d’économie, Modigliani et Miller (en réalité, seul Merton Miller a obtenu ce prix, en 1990, notamment pour le théorème élaboré avec Franco Modigliani – Ndlr), pour avoir établi que le mix de financement entre dette et fonds propre est absolument non déterminant pour déterminer la profitabilité ou l’activité du secteur financier… Quand ils vous disent ça, d’accord, c’est leur travail. Mais quand le lendemain débarque dans votre bureau l’association européenne des banques publiques, qui vous débite exactement les mêmes âneries, mot pour mot, ça me fait rire. Enfin non, parce qu’en tant que citoyen, je suis actionnaire des banques publiques.
Vous est-il arrivé d’être convaincu par un des lobbyistes de l’industrie bancaire ? Parfois, leurs arguments sont sensés. Par exemple, certaines banques sont capitalisées séparément dans chacun des pays où elles sont implantées. C’est un modèle particulier, et il n’est pas insensé qu’on autorise ce modèle, au nom de la liberté des modèles différents. Les banques défendent des intérêts particuliers, et non l’intérêt général, mais il serait étonnant que l’intérêt général soit systématiquement opposé à tous les intérêts particuliers…
Il est aussi vrai que, comme le disent les lobbyistes, on ne peut pas changer la situation du jour au lendemain. Nous estimons que les banques sont surendettées, car 97-98 % de leur bilan (sont) financé(s) par la dette, et il faut arriver à une situation où elles sont financées par leurs fonds propres. Sauf que si l'on va trop vite, on pourrait casser l’outil. Mais je réponds aussi que le même argument est valable pour les finances publiques : oui, il faut désendetter les États, mais si on va trop vite, on casse l’outil. Curieusement, dans la pensée unique, il n’y a qu’avec les banques qu’il faut y aller mollo.

Philippe Lamberts lors du débat du 16 avril à Strasbourg.Philippe Lamberts lors du débat du 16 avril à Strasbourg.
Vous parlez d’intérêt général en matière financière. Quel regard portez-vous sur la réforme bancaire en France ? Ce n’est un secret pour personne que c’est une toute petite réforme. Je me rappelle du discours de campagne : « Mon ennemi, c’est la finance. » Si François Hollande traite ses ennemis comme ça, je veux bien en être un, c’est confortable.
Comment expliquez-vous cette frilosité ? C’est Bercy, l’inspection des Finances, ce monde-là. Même pas un monde incestueux, mais consanguin : ce sont les mêmes types. Ils commencent à Bercy et ils continuent dans les banques. Ensuite, ils poursuivent éventuellement leur carrière chez le régulateur, puis retournent à Bercy, avant d’aller de nouveau dans une banque, ou pantoufler ailleurs, dans un conseil d’administration quelconque, pour services rendus à la République. Ces gens-là, en fait, confondent l’intérêt de la France et l’intérêt des grands groupes français.
Est-ce aussi la vision de François Hollande, à vos yeux ? Évidemment. Il n’a pas fait l’Inspection des Finances, mais il est sensible à ce que ses membres racontent. L’argument fondamental des dirigeants des banques françaises est de dire que si on leur impose des règles de liquidités contraignantes et une séparation des métiers bancaires, les banques vont devenir plus petites et moins profitables. Et ils ont raison !
Nous voulons un monde bancaire diversifié et désendetté. Et des banques réellement opérantes sur un marché compétitif, c’est-à-dire qu’on peut les laisser mourir. Elles font des bêtises, elles meurent. Tous les jours, il y a des faillites de restaurants, ça ne tue personne. Il faut qu’il en soit de même dans le monde bancaire.
François Hollande a tout de même annoncé que les banques devront désormais détailler la liste de leurs filiales établies dans les paradis fiscaux, et leur activité et leurs bénéfices. Cette revendication avait en fait déjà été votée au Sénat et au parlement européen… Absolument. Et sans les Verts, cette revendication n'aurait pas été là, en France comme au parlement européen. Sur la transparence pays par pays, c'est une victoire verte du début à la fin. Mais dans ses annonces, François Hollande est même allé plus loin que la directive que nous venons d'adopter à Strasbourg : il a défendu l'idée d'un élargissement de ce reporting à toutes les entreprises. Si la France est décidée à mener ce combat, franchement, c'est une très bonne nouvelle.

« La question fiscale doit être au cœur des européennes de 2014 »

Pascal Canfin, secrétaire d'État au développement, a prévenu que la France ne s'engagerait pas seule sur cette voie. Il faudrait que la France suscite une coalition de volontaires du côté du Conseil européen, pour peser sur le projet de directive rédigé par la commission.
Dans ces dossiers, l'action de la France, seule dans son coin, a-t-elle un sens ? Sur la séparation des métiers bancaires, la réponse est clairement non.
Et sur la transparence des entreprises concernant les paradis fiscaux ? Là, je crois qu'il faut des pays pionniers, qui tracent la voie.
Ce n'est pas la position du gouvernement français. On voit la limite des déclarations martiales. De nouveau, on confond l'intérêt de la France et de ses citoyens avec celui de ses grandes entreprises. Le mythe des grands champions nationaux est largement partagé par-delà les frontières politiques en France – même si les Verts, eux, ne s'y retrouvent pas. Il faut trouver la taille optimale pour chaque entreprise. C'est évident que pour faire Airbus, il faut être grand. Mais quand on parle de banques, c'est nettement moins justifié.
Les Verts français doivent-ils rester au gouvernement, dans ce contexte ? Un Pascal Canfin n'était-il pas plus utile au Parlement européen, à batailler à vos côtés ? C'est une question stratégiquement difficile. Les Verts en Europe souffrent d'un manque de crédibilité politique, dans bon nombre de pays. Sur le plan parlementaire, nous ne sommes pas au niveau. Même si l'on arrivait à former un grand groupe au parlement européen, disons, de 150 eurodéputés [contre 58 aujourd'hui, ndlr], cela ne suffirait pas: on ne pèserait ni au conseil, ni à la commission. Il faut donc investir les gouvernements où l'on peut.
Renforcer la crédibilité des Verts est d'autant plus compliqué qu'on joue avec une social-démocratie déboussolée. L'immense majorité de ces gens-là, y compris la frange au pouvoir en France, ne comprend pas le monde dans lequel on vit. Ils n'ont donc pas de vision à proposer. L'exercice dans lequel sont engagés Pascal (Canfin) et Cécile (Duflot) est extrêmement difficile : ils veulent renforcer la crédibilité des Verts, associés à des gens dont la crédibilité s'avère, disons, limitée.
On vous sent déjà lancé dans la campagne pour les européennes de 2014 : la candidature verte au poste de président de la commission européenne vous intéresse ? Oui. Mais il y a d'ici là des étapes intermédiaires. Je dois devenir la tête de liste de mon parti en Belgique.
On entend depuis des années parler de la fin du secret bancaire. Cette fois, c'est la bonne ? Je suis modérément optimiste. C'est vrai de la fin du secret bancaire comme de la taxe sur les transactions financières : les batailles ne sont gagnées qu'une fois les textes de loi votés. La directive sur la limitation des bonus, c'est fait, on ne peut pas revenir dessus. Pour le reste… Ce qui est certain, c'est que les révélations d’« Offshore Leaks » nous aident à gagner la bataille. Toute la question, c'est de garder cette dynamique. La question fiscale doit être au cœur des européennes de 2014.
Mais les projets d'harmonisation fiscale européenne butent sur le fait que l'impôt est considéré comme un élément de souveraineté nationale absolu… Certes. Mais j'espère que des gens comme Pierre Moscovici ou François Hollande ont compris que ce à quoi les États étaient attachés correspond en fait à l'illusion de la souveraineté économique. Le seul moyen de reconquérir vraiment cette souveraineté, c'est d'agir ensemble.
Ceux qui, par dégoût d'une Europe devenue néolibérale, voient comme seule issue possible le repli sur l'échelon national trompent le peuple. Au contraire, la gauche doit regagner la bataille des idées au sein des institutions européennes. C'est ce que j'appelle l'ascension de la souveraineté par la face nord.

Posté par ami entends tu à 08:43 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

Commentaires sur L'eurodéputé Philippe Lamberts: «Les banques doivent être plus petites et moins profitables» (Médiapart)

  • Merci beaucoup pour ton gentil commentaire, j'espère que ta journée de l'ascension a été belle et je te souhaite une belle soirée et un beau vendredi qui je l'espère sera ensoleillé et chaud. Ici il a fait beau et chaud mais supportable avec l'hiver austral qui s'installe c'est bien agréable.

    Quand je vois ici les tarifs de frais de gestion de comptes ..... qui sont pratiqués, je suis écœurée car la différence avec la métropole est énorme, les banques font un profit plus qu'énorme mais exorbitant et de plus en plus de gens prennent des banques en ligne sur le net, ce qui n'est pas mon cas car il y a tellement d’arnaques sur le net !!!!!!!!!!!!!!!!!!

    Je te fais de gros bisous.

    Posté par Ile de Francoise, 09 mai 2013 à 17:56 | | Répondre
Nouveau commentaire